La vieille dégoûtante.

"Sur ce même mode antipathique, Madame Morin reprit : « Mon mari. » Elle donnait à ce mot son sens le plus massif et le plus agaçant. En en parlant, elle s'appuyait sur « son mari » de toute sa personne qui s'inclinait alors un peu sur son siège. Elle ne saluait pas précisément le mot à la sortie de sa bouche mais elle en soulignait l'importance de tout son corps. « Mon mari vous a dit ce que la ville entière pense de vous. Cette démarche auprès de notre fille est en effet monstrueuse. Certes, nous vous savions débauchée, mais pas folle à ce point. »
Madame Morin cherchant à donner l'impression d'un courroux insurmontable avait, pour y parvenir, situé ses traits dans une expression hideuse de faux étonnement. On pouvait à peine la regarder tant elle était laide ainsi. Ses lèvres surtout en devenaient une espèce de corolle violacée aux fissures baveuses cernant des dents gâtées, ensemble fétide que l'on aurait désiré voir se clore à jamais, à n'importe quel prix. Cependant elle continuait de plus belle. « Notre fille doit se marier demain à Monsieur Fulmouche. Certes, j'en conviens, c'est un joli parti, bien digne de notre fille, dont la conduite a toujours été parfaite. Et, grands dieux, mon seul remords, mon seul remords, entendez-vous, Mademoiselle Balavet, c'est d'avoir toléré parce que c'était la guerre, qu'elle fréquentât votre maison."


C'est une nouvelle figurant dans les manuscrits miraculeusement ( ? ) retrouvés il y a deux ans et actuellement en cours de publication par l'honorable maison Gallimard. "La vieille dame dégoûtante", fait l'objet d'une prépublication dans la dernière livraison de la NRF du printemps 2023.


Exercice d'écriture plutôt qu’œuvre achevée du jeune Louis Destouches en sa période rennaise - 1919, 1920 ? -, qui rend cependant assez bien le moisi, l'aigreur, la petitesse de vies provinciales fanées.

Un léger parfum de Simenon, un brin énigmatique. La guerre y est déjà et encore présente,  mais Céline est loin, insoupçonnable.

Mais qui aurait pu prévoir qu'un jour, Voyage....




Je sais des tirelires qui font souffrir, des cartes bleues gémir aujourd’hui : paraissent les quatre volumes des œuvres de Céline en Pléiade, avec refonte des deux premiers pour inclure, justement, ces fameux inédits accompagnés du nouvel album Céline, offert lui... enfin offert si l'on veut...

Alléluia !

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